Galette des rois et Ramazan pidesi

En fait ce début d’année, période propice aux bilans comme aux traditions, j’avais envie de m’arrêter sur certaines coutumes qui rythment nos calendriers et occupent une place particulière dans nos cultures. Petite précision indispensable : il ne s’agit pas ici d’un texte religieux, mais d’un regard porté sur des traditions et sur ce qu’elles racontent de nos sociétés.

 J’ai toujours adoré tout ce qui est lié à Noël et au Nouvel An : les avenues décorées et illuminées, les vitrines métamorphosées, les tables devenues de véritables fêtes gourmandes… Il y a cette joie parfois discrète, ce petit enthousiasme lié au plaisir de faire plaisir à celles et ceux qui nous sont chers, en offrant un cadeau, mais aussi cette impatience enfantine à l’idée d’en recevoir.

 Cette période rend également plus douce l’arrivée de l’hiver, avec le froid, la raréfaction du soleil et les journées qui raccourcissent. Mais une fois cette parenthèse refermée en janvier, le retour à la réalité peut sembler assez brutal : reprise de l’école, du travail, avec en toile de fond l’idée que les prochaines vacances sont encore loin. Pourtant, un élément rend ce passage plus agréable, du moins pour moi : le lancement de la saison des galettes des rois.

 L’Épiphanie est une fête célébrée depuis des siècles selon des traditions variées. En France, en Suisse et en Belgique, elle est associée au partage de la galette des rois ou du gâteau des rois, pâtisseries contenant une fève. Celui ou celle qui la découvre dans sa part est alors symboliquement couronné roi ou reine.

 À l’origine, l’Épiphanie commémore, dans la tradition chrétienne, la visite des Rois mages à l’enfant Jésus. Toutefois, l’habitude de partager un gâteau à cette période de l’année est bien antérieure au christianisme. Dès l’Antiquité romaine, lors des Saturnales, il était d’usage de dissimuler une fève dans un gâteau afin de désigner un roi d’un jour, indépendamment de son statut social, dans un esprit de convivialité et d’inversion symbolique des rôles.

 Avec le temps, cette tradition s’est mêlée à la célébration chrétienne. La fève est devenue un objet symbolique puis décoratif, parfois même collectionné, tandis que la galette s’est imposée comme un moment de partage, où le hasard désigne un roi ou une reine éphémère.

 Cette année, je me suis particulièrement laissée tenter par la galette à la frangipane, à base de pâte feuilletée et d’amandes. En évoquant cette nouvelle obsession avec une amie, je plaisantais sur le fait que la saison des galettes ne dure heureusement qu’un mois, afin d’éviter certains excès. Elle m’a alors répondu qu’il valait mieux, pour préserver son charme, limiter sa consommation et ne pas en faire un produit permanent, comme le Ramazan pidesi, attendu chaque année précisément parce qu’il est limité dans le temps.

 Cette remarque m’a replongée dans mon enfance. Que l’on soit ou non croyant, ce pain spécialement conçu pour le mois de Ramadan en Turquie faisait partie des traditions les plus attendues. Il fallait souvent en acheter un de plus à la boulangerie, tant il était difficile de ne pas céder à l’envie de le grignoter sur le chemin du retour : son odeur et sa croûte encore chaude et croustillante étaient tout simplement irrésistibles.

 Les origines du Ramazan pidesi remontent à l’époque de l’Empire ottoman, lorsque l’organisation de la vie urbaine et religieuse accordait une place centrale aux rituels alimentaires liés au calendrier islamique. Les boulangeries des grandes villes, notamment à Istanbul, adaptaient déjà leur production afin de proposer un pain spécifique, plus riche et plus moelleux, destiné à être consommé chaud lors de l’iftar.

 Ce pain se distingue par sa forme ronde ou ovale, sa surface décorée de motifs réalisés à la main et son saupoudrage de graines de sésame et de nigelle. Sa texture, à la fois légère et légèrement croustillante, accompagne les plats traditionnellement consommés lors de la rupture du jeûne.

 Au fil du temps, le Ramazan pidesi est devenu un symbole fort : sa disponibilité, strictement limitée au mois de Ramadan, renforce l’attente collective qui l’entoure. Les files devant les boulangeries avant l’iftar font encore aujourd’hui partie intégrante de l’expérience du Ramadan en Turquie.

 Au-delà de leurs origines religieuses et culturelles distinctes, la galette des rois et le Ramazan pidesi présentent de nombreux points communs. Tous deux sont étroitement liés à un calendrier précis, attendus avec impatience et d’autant plus appréciés qu’ils ne s’inscrivent que dans une durée limitée.

 Ils incarnent également une forme de rituel collectif. La galette rassemble autour d’un geste ludique et symbolique ; le Ramazan pidesi accompagne un moment fort de la journée et du mois, souvent vécu de manière familiale ou communautaire. Dans les deux cas, l’alimentation dépasse sa fonction première pour devenir un marqueur culturel, un lien entre passé et présent, entre traditions religieuses et pratiques sociales contemporaines.

 Qu’il s’agisse de tirer les rois ou de faire la queue devant une boulangerie avant l’iftar, ces traditions rappellent combien certains gestes simples, répétés année après année, structurent notre rapport au temps, au partage et à la transmission.

 Dans cet esprit, je vous adresse à toutes et à tous mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année, qu’elle soit riche en moments partagés, en belles découvertes culturelles et en traditions qui continuent de nous rassembler.

İris GÜZEL

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