De Paris à Ankara : la lithographie comme langage commun de deux capitales

Photos : Doğu Gündoğdu et Naz Önen

C’est en janvier 2020, lors d’une exposition consacrée à Henri de Toulouse-Lautrec au Grand Palais à Paris, que j’ai véritablement découvert l’univers de l’artiste. Les affiches que j’avais souvent aperçues auparavant sans réellement y prêter attention avaient soudain pris une autre dimension. J’étais fascinée par ces représentations de la vie parisienne de la fin du XIXᵉ siècle : les cabarets, les cafés, les danseuses, toute une atmosphère à la fois élégante et effervescente.

En m’intéressant davantage aux techniques utilisées par Toulouse-Lautrec, j’ai découvert la lithographie, un procédé d’impression qui a profondément marqué le monde culturel et éditorial européen du XIXᵉ siècle, des affiches artistiques aux romans, en passant par les pièces de théâtre et les périodiques.

Inventée à la fin du XVIIIᵉ siècle par Aloys Senefelder en Allemagne, la lithographie connut un essor considérable en Europe au XIXᵉ siècle avec le développement de l’édition, de la presse illustrée et de l’affiche artistique. Reposant sur un procédé d’impression réalisé à partir d’une pierre calcaire, cette technique permit de reproduire rapidement textes et dessins, révolutionnant ainsi la diffusion des images et des œuvres.

La France, et plus particulièrement Paris, joua un rôle central dans cette évolution. Les affiches colorées envahirent progressivement les murs de la capitale, notamment dans des quartiers comme Montmartre, accompagnant l’effervescence culturelle jusqu’à la Belle Époque. Des artistes comme Henri de Toulouse-Lautrec, Jules Chéret ou encore Honoré Daumier contribuèrent à faire de cette technique un véritable art visuel populaire. Au-delà du monde artistique, grâce à son coût accessible et à sa rapidité d’exécution, la lithographie joua également un rôle majeur dans la diffusion des idées et du savoir, facilitant la circulation des journaux, des ouvrages illustrés et des affiches dans toute l’Europe.

Avec l’arrivée de nouveaux procédés d’impression au XXᵉ siècle, la lithographie perdit progressivement sa place dans la production industrielle. Pourtant, certains artistes et ateliers continuent aujourd’hui encore à faire vivre cette pratique artisanale, attachés à son rapport particulier au geste, à la matière et au temps.

C’est précisément cette tradition artistique que l’on retrouve aujourd’hui à Ankara. La capitale turque abrite en effet le seul atelier indépendant et collaboratif de lithographie du pays : Dou Print Studio, fondé en 2019 par l’artiste et universitaire Doğu Gündoğdu.

D’abord intéressé par la sérigraphie, les techniques alternatives de photographie et les pratiques de gravure contemporaines, Doğu Gündoğdu découvre la lithographie en apercevant, lors d’une exposition, une œuvre du lithographe turc Atilla Atar. Fasciné par ce procédé, il commence alors à expérimenter seul dans le cadre de ses recherches universitaires et apprend progressivement le lavage et le grainage des pierres lithographiques.

Il poursuit ensuite sa formation à Paris au sein de l’atelier parisien Atelier Clot, l’un des ateliers de lithographie les plus anciens et les plus actifs au monde. Cette immersion dans un atelier collectif fera naître l’idée d’ouvrir un espace similaire à Ankara, projet qu’il développera ensuite avec la participation de Naz Önen, aujourd’hui coordinatrice des projets de l’atelier. 

Dou Print Studio a accueilli en janvier dernier le duo d’artistes français Ella & Pitr. Après avoir collaboré avec des étudiants de l’Université Hacettepe en mai 2025 et offert une performance remarquable lors de l’ouverture des Journées européennes du patrimoine en septembre dernier, les artistes français ont de nouveau exposé à Ankara.

Considérée comme l’ancêtre de l’impression offset moderne, la lithographie repose sur l’utilisation de pierres calcaires spécifiques, issues de formations géologiques datant d’environ 160 millions d’années. L’artiste dessine directement sur la pierre avant qu’un traitement chimique ne permette le transfert de l’image sur papier.

Mais au-delà de la technique elle-même, Dou Print Studio apparaît surtout comme un espace de transmission et de collaboration internationale. Depuis plusieurs années, l’atelier développe le programme « Litho Days in Türkiye », réunissant artistes, expositions, conférences et résidences autour de la lithographie contemporaine. Des studios historiques européens y participent régulièrement, notamment Atelier Clot à Paris.

L’atelier a également accueilli plusieurs artistes français, parmi lesquels Alexandra Duprez et Cora Texier. Les œuvres produites à Ankara circulent ensuite dans différentes expositions à Paris, prolongeant ainsi les échanges artistiques entre les deux pays.

À travers ces collaborations, les relations entre la France et la Turquie prennent une dimension artistique et humaine particulièrement concrète.. Entre les capitales des deux pays, la lithographie continue ainsi de faire circuler des savoir-faire, des sensibilités et une certaine idée du temps long dans la création contemporaine. Dans un monde où les images se consomment et disparaissent à grande vitesse, cette pratique artisanale rappelle l’importance du geste, de la transmission et des rencontres humaines qui se construisent parfois lentement, ainsi que la manière dont certaines traditions continuent discrètement de créer des ponts durables entre les cultures.

İris GÜZEL

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