
Dans son premier long-métrage, Hüseyin Aydin Gürsoy aborde la question difficile de la double culture. Le réalisateur, né en Turquie, est arrivé en France à l’âge de trois ans avec sa famille, assez semblable, dit-il, à celle qu’il met en scène dans Une affaire turque. Pour autant, le film ne se veut pas un simple témoignage sociologique mais utilise les codes du thriller politique pour brosser le portrait de son héros et de son entourage.
Il met en regard deux jeunes hommes d’origine turque de la deuxième génération qui ont fait des choix (mais s’agit-il vraiment de choix personnels ?) totalement opposés. Le premier, Mathieu Duman (Lionel Erdogan), s’est délié de ses origines : lors de sa naturalisation, il a abandonné son prénom turc Mustafa. Brillant avocat d’affaires, il est le poulain, presque le fils adoptif, de Claude (Charles Berling), qui le choisit comme associé de son prestigieux cabinet. Il voit rarement sa famille (mention spéciale à Sedef Ecer dans le rôle de la mère), discute peu avec son père (interprété par Shukru Muni), vient de quitter sa compagne, Clotilde (Maud Wyler), roule dans une belle voiture, porte une montre de luxe. Son apparente réussite sociale masque pourtant un malaise personnel et de profondes contradictions. Exilé de ses proches, pas totalement accepté dans le milieu parisien qu’il fréquente, il a du mal à trouver sa place.
Le second, Abdullah (Metehan Aygün), est, au contraire, resté dans la communauté de Villiers-le-Bel, très soumis à son père, imam. Chauffeur de taxi précaire, il vivote. Pour un bayram, fête religieuse majeure, la sœur de Mathieu le somme de venir chez leurs parents : elle veut qu’il aide Abdullah, victime d’une agression raciste de la part d’un client qui n’est autre que l’assistant parlementaire d’un chef de groupe en vue.
C’est là que l’engrenage se déclenche : Lionel et Abdullah, qui ont grandi ensemble, sont désormais quasiment étrangers l’un à l’autre et aucun des deux ne comprend plus le mode de vie et de fonctionnement de l’autre. Paradoxalement, c’est l’avocat qui tente de régler le problème par un arrangement douteux, ne croyant pas aux chances d’Abdullah de faire entendre sa cause ; et c’est ce dernier qui, au contraire, veut faire valoir ses droits de citoyen français devant la justice. Une avocate (lumineuse Lubna Azabal) le défend. Mais elle-même, d’origine marocaine, ne le fait-elle que par idéalisme ? L’intérêt du film est précisément qu’aucun personnage n’est parfaitement pur, que chacun agit aussi en fonction de ses objectifs personnels et doit se débattre entre ses origines et la tentation de s’en éloigner pour s’intégrer pleinement. Hüseyin Aydin Gürsoy voulait « montrer la communauté turque dans toute sa diversité, avec une multitude de personnages ». Pari réussi avec ce film sombre et prenant au très beau casting.
Une affaire turque, de Hüseyin Aydin Gürsoy, 2026, 92 mn.