On ne pense pas toujours à jouer les touristes dans sa propre ville. Pourtant, au mois d’août, lorsque Paris se vide peu à peu et qu’un calme inhabituel s’installe dans ses rues, c’est aussi l’occasion de profiter davantage de tout ce qu’elle a à offrir.
C’est ainsi dans cette atmosphère estivale que je suis partie flâner dernièrement du côté du Petit Palais, avec l’envie de découvrir une exposition consacrée à un peintre hongrois qui m’était jusqu’alors inconnu : Károly Ferenczy. Le Petit Palais offrant régulièrement une programmation d’expositions temporaires particulièrement riche, je me suis volontiers laissée guider par la curiosité.
Károly Ferenczy, peintre hongrois né à Vienne en 1862, a vécu et travaillé entre la Hongrie et la Roumanie. Son œuvre porte aussi la trace de ses nombreux voyages en Europe, notamment en Allemagne, en France et en Italie. Ce parcours, marqué par des rencontres et des influences multiples, rappelle combien les échanges entre les cultures peuvent être source d’enrichissement mutuel et contribuer à rapprocher les peuples.
Au fil de l’exposition, je me suis arrêtée devant plusieurs de ses œuvres, jusqu’à ce que l’une d’elles retienne particulièrement mon attention et me donne une étrange impression de familiarité. Ce n’était pourtant ni le visage représenté, ni l’intérieur d’une habitation hongroise du début du XXe siècle qui m’étaient familiers, mais l’objet imposant installé aux côtés du jeune homme assoupi. En un instant, il m’a ramenée vers la Turquie : un semaver, ou samovar.
La surprise passée, une question s’est naturellement imposée : comment cet objet, si familier à mes yeux en Turquie, s’était-il retrouvé dans l’intimité d’une famille hongroise au tournant du XXe siècle ? Le cartel de l’exposition apportait déjà un premier élément de réponse en présentant le samovar comme un ustensile d’origine russe. Le mot est formé à partir du russe « samo » (soi-même) et « varit » (faire bouillir), signifiant littéralement « qui bout par soi-même ». Il désigne ainsi ce récipient traditionnellement utilisé pour chauffer l’eau destinée au thé.
En Turquie, le samovar a connu sa propre destinée. Il s’est progressivement ancré dans les usages et les traditions, trouvant notamment sa place dans les moments de convivialité, autour du thé et de l’hospitalité.
Son arrivée en Anatolie, à partir de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, est notamment liée aux migrations tatares. Le semaver s’est particulièrement développé autour de Vezirköprü et de Havza, dans la région de Samsun, où sa fabrication a donné naissance à un véritable savoir-faire local. A Vezirköprü, il a même acquis une forme caractéristique, plus aplatie que le modèle russe traditionnel, et bénéficie depuis 2017 d’une indication géographique en Turquie.
Au-delà de l’objet lui-même, c’est l’inscription du semaver dans la culture du thé qui explique la place qu’il a prise en Turquie. Etroitement lié à l’accueil, à la conversation et au lien social, le thé turc, le çay, accompagne aussi bien les visites familiales que les rencontres entre amis, les échanges professionnels ou les longues discussions autour d’une table.
Cette dimension sociale est d’ailleurs aujourd’hui reconnue au-delà des frontières turques. En 2022, l’UNESCO a inscrit la « culture du çay » de la Turquie et de l’Azerbaïdjan sur la « Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité », en soulignant son rôle dans l’hospitalité et le maintien des liens entre les personnes. Le semaver figure naturellement parmi les pratiques et objets associés à cette tradition. Son parcours offre ainsi un bel exemple de la manière dont un objet peut circuler d’un univers culturel à l’autre et, au fil du temps, être adopté, transformé et intégré à de nouvelles traditions.
Ce jour-là, au Petit Palais, je pensais simplement découvrir un peintre hongrois. Je suis finalement repartie, en plus d’une belle impression laissée par ses œuvres, avec l’histoire d’un objet familier aperçu presque par hasard au détour de l’exposition. Ce semaver m’a rappelé combien les objets peuvent être les témoins silencieux des échanges entre les cultures. D’origine russe, adopté en Anatolie et représenté dans l’intimité d’une famille hongroise, il raconte à sa manière une histoire faite de d’échanges, d’appropriations et d’influences réciproques.
Et parfois, il suffit d’une rencontre inattendue pour prendre la mesure des liens qui se tissent entre les cultures.
İris GÜZEL
À découvrir également Le Samovar, publié en turc en 1936, premier des dix recueils de nouvelles publiés du vivant de Sait Faik, paru chez Bleu Autour en 2011 en français, avec une préface d’Enis Batur et une traduction d’Alain Mascarou, Elif Deniz Ünal et Pierre Vincent.