L’Orient Express

A défaut de pouvoir – encore – monter à bord de l’Orient Express, laissons-nous entraîner par les écrivains qui l’ont emprunté et décrit. Ils sont même devenus une de nos principales sources, puisque les archives de la Compagnie internationale des wagons-lits ont en grande partie brûlé dans les années 1930. Inaugurée en 1883, la ligne relia Paris à Constantinople sous divers noms et différents itinéraires, puis ferma sous la concurrence de l’avion. Le train achevait son périple à la gare de Sirkeci, construite sur la rive européenne de la capitale ottomane à l’initiative du sultan Abdülhamid II par l’architecte austro-hongrois Jasmund, et qui abrite toujours un restaurant nommé Orient-Express.

Lieu idéal de rêverie et de conversation, le train fournit aussi aux romanciers un cadre choisi pour les histoires d’amour ou d’espionnage et les crimes : nul n’a oublié le célébrissime polar d’Agatha Christie. Il est vrai aussi que, considéré comme le train des affairistes occidentaux qui se partageaient l’Europe orientale, il fut plusieurs fois l’objet d’attaques ou d’attentats au début du XXe siècle, puis dans les années 1930. Edmond About décrit les « maisons roulantes, longues de dix-sept mètres et demi, construites en bois de teck et en cristal, chauffées à la vapeur, brillamment éclairées au gaz, largement aérées et confortables » (De Pontoise à Stamboul, 1884), Fruttero et Lucentini évoquent une voyageuse « splendide dans son fourreau vert jade », parfumée au « n° 5 bis de Chanel » et buvant du Dom Pérignon brut, comme il se doit en train… (La Signification de l’existence, Paris, Arléa, 1988).

Jean Giraudoux, Guillaume Apollinaire, Albert Londres, Ian Fleming, Pierre Daninos, Graham Greene et bien d’autres nous invitent à leur suite dans un voyage où le plaisir de se déplacer vaut bien plus que la destination. Un état d’esprit que l’on comprend bien aujourd’hui !

Par Huguette Meunier-Chuvin

L’Orient Express raconté par les écrivains, Blanche El Gammal, Paris, Phébus, 2021, 341 p., 22 €. Et aussi le catalogue de l’exposition qui s’était tenue à Paris, à l’Institut du monde arabe (4 avril-31 août 2014), Il était une fois l’Orient-Express, rédigé par son commissaire Claude Mollard, éditions Snoeck, 104 p., 9,90 €.

« Quand […] j’ai vu le Bosphore devant moi, tout d’abord je suis parti d’un immense éclat de rire. J’avais lu des quantités de livres qui racontent le Bosphore ; j’en avais vu des dessins, des photographies, des tableaux ; eh bien, j’affirme que ce que je voyais ne ressemblait absolument en rien à ce que je m’étais figuré. Je m’étais créé un Bosphore tout particulier : une ville immense, s’étageant sur des collines vertes, assise sur la rive d’une sorte de fleuve qui s’étendait à perte de vue, parsemée de minarets aux clochetons élancés, dominée par la coupole arrondie de Sainte-Sophie, et, en face, se perdant un peu sur le fond de l’horizon, la côte d’Asie, silencieuse, aride, dorée… Ce que je voyais en passant par Kavak, était-ce plus beau que ce que j’avais rêvé ? Oui, parce que l’imagination humaine, quelque vagabonde qu’elle puisse être, ne peut point rêver le beau infini, et que ce que j’avais sous les yeux était infiniment beau, et surtout infiniment plus beau que ce que l’on peut rêver. Eh bien, ce qui m’est arrivé à moi arrivera à ceux qui me liront et qui liront cent autres descriptions encore. Quand ils entreront dans le Bosphore, ils s’apercevront qu’ils n’en avaient absolument aucune idée exacte ; et ceux qui me liront sans voir Constantinople se feront un Bosphore à eux, un Bosphore fantaisiste et portatif, dont l’image rêvée les plongera dans une illusion douce et sans réveil. »

Henri Opper de Blowitz, Une course à Constantinople, Paris, Plon, 1884

Et pour en profiter autrement, écoutez le disque Orient Express chez Anima Records (2018) : le pianiste Güray BAŞOL interprète des pièces de musiciens des différents pays traversés par le train :

Jean Françaix, Frédéric Chopin, Jean-Sébastien Bach, Joseph Hadyn, Wolfgang Amadeus Mozart (la Marche turque, bien sûr !), Frantz Liszt, Bela Bartok, Ahmed Adnan Saygun et Yüksel Koptagel.

Né en 1982 à Milan, Güray BAŞOL débute le piano à 15 ans au lycée des Beaux-Arts à Istanbul en 1997 puis intègre en 2004 l’École normale de Musique de Paris. Titulaire d’un master en musicologie à l’université Paris IV-Sorbonne, il se partage aujourd’hui entre l’enseignement en région parisienne et une brillante carrière internationale de soliste.

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